Une voiture qui roule sur les graviers de l'allée et qui passe au pas devant la maison.

Je somnole vaguement, penché sur un livre. La digestion commence à faire ses ravages dans ma capacité de résistance au sommeil qui monte.

Ca doit être l'électricien qu'on attend pour régler ce problème d'ampérage dans la maison attenante au domaine familial et qui devra bientôt accueillir des gens de passage.

Le temps n'est pas mirobolant pour un mois de juillet. J'entends mon père accueillir le professionnel et discuter un peu avec lui. Il est déjà intervenu ici.

Je continue à somnoler un moment puis je me dis que cet état de demi conscience me fait un peu trop divaguer en me plaçant au seuil du réèl et de ce qui l'est un peu moins. Il faut que je me secoue et que je sorte de cette douce torpeur.

Un peu d'eau fraîche passée sur mon visage m'y aide. Je dois descendre au jardin, prendre un peu l'air lourd et orageux du jour, respirer cette odeur si particulière de terre mouillée. J'ai promis d'accompagner ma mère pour faire quelques courses dans la petite bourgade d'à côté.

Je me rapproche de la maison attenante et j'entends sa voix qui se mêle à celle de mon père. J'entre dans la cuisine fraîchement inaugurée et encore dans une relative pénombre parce que le disjoncteur général est coupé.

C'est d'abord de dos que je l'ai vu et je me suis demandé un fraction de seconde si j'avais bien quitté le monde du demi-sommeil dans lequel j'étais encore quelques minutes auparavant.

Petit, râblé, cheveux noirs et courts, avants-bras bien épais sortant de manches lâches, mollets puissants surgissant d'un bermuda. Dos de rugbyman. Il écoute ce que mon père lui dit, un tournevis à la main. Le plancher craque un peu au passage de mon pied et il se retourne.

C'est alors comme une vision au scanner 3D. Tranche après tranche son corps et son visage m'apparaissent. Sublimes, avec cet étrange mélange de faux négligé et de sensualité irradiante. Un cub. Un vrai. A la fois carré et rond, juvénile et viril, barbe dense et petites lunettes, courbes du ventre et creux au dessus des fessiers bien galbés...

Je le vois et je le désire instantanément. C'est fulgurant. J'ai des flashes pornographiques mais en rien dérangeants. C'est beau, une explosion de feu d'artifice. Ca ne dure qu'une nano-seconde mais le trou dans l'espace-temps est là, je m'y engouffre. D'autant plus que c'est la surprise totale...

-Mon fils, dit mon père en me désignant du menton.

Grand sourire de l'électricien qui porte un nom italien au nom imprononçable.

-Enchanté, fait-il

Je me compose un masque de circonstance, comme le Néron du Britannicus de Racine. Je ne peux lui tendre la main car une large table nous sépare. Pourtant j'aurais bien calé sa paume contre la mienne. Sa bouche est sensuelle sous la moustache. Mais je dois rester neutre, presque "tenir mon rang" et ne rien laisser paraître de ma lubricité ni de mon trouble.

Je lui réponds aimablement avec un sourire appuyé.

Il reprend son ouvrage tandis que ma mère déplace une chaise pour qu'il soit plus à l'aise dans ses mouvements. Ce mec a dû en toucher des ballons de rugby. Je le vois en short, en crampons, puis tout aussi rapidement, nu dans un vestiaire fumant.

Encore un peu. Rester encore un peu! Je l'enlève, je l'écarte, le soupèse, le gobe, le fourre tout entier... J'ai le chambranle de la porte juste derrière moi, il se loge entre mes fesses et là j'ai l'impression que c'est lui, cet inconnu, qui s'apprête à me soumettre.

Et tout ça sans bouger. Tout ça sans que la plus petite aiguille du cadran de la pendule accrochée au mur d'en face ait eu le temps de trotter plus de 15 fois sur son parcours!

Folie de l'imaginaire connecté à cette fascination pour les hommes, pour les mâles...

Pourtant, il faut bien qu'à un moment cette même aiguille revienne dans le temps concret du cadran. Ce moment là est souligné par un petit rai de soleil se faufilant entre deux gros nuages pour traverser l'une des fenêtres de la cuisine et venir faire briller un anneau d'or à l'annulaire gauche de l'électricien.

Un anneau tout ce qu'il y a de plus traditionnel dans cet endroit de France où les hommes ne se marient pas encore entre eux en nombre.

Un cub, un mari et peut-être même un papa. Une bombasse qui ignore sûrement tout de son pouvoir explosif. Je le lui aurais bien révélé, en privé, ma langue caressant son oreille...

Mais la fulgurance s'évapore et les courses se rappellent à mon bon souvenir. Restent les mots et cette subtile caresse le long de mon entrejambes quand je les écris.