08 novembre 2009
Tropiques

Claude Lévi-Strauss est mort à un âge aussi symbolique qu'avancé et, une fois de plus, les médias s'engouffrent dans une brèche et déversent leur lot d'à-peu-près. Première phrase de Tristes Tropiques maintes fois ressassée, biographie résumée comme on prépare un apprêt pour recouvrir grossièrement une façade. Le tout et surtout, le rien.
Après les politiques, qui sont allés chacun de leur petit commentaire, devançant même les questions des médias, les "intellectuels" ont pris le relai, pleurant sur le dernier génie à jamais disparu comme sur un phare qui se serait écroulé en pleine mer déchaînée...
Pourtant de Lévi-Strauss ces mêmes personnes ont fort peu parlé ces trente dernières années (c'est à peu près la période que ma mémoire rétrospective parvient, en gros, à remonter). Moi-même, je ne l'ai découvert qu'à l'extrême fin de mes années de lycée et le peu que je savais alors de lui avait complété la case "révélations" de mon petit cerveau d'homo sapiens sapiens (où se trouvait déjà Michel Serres par exemple...). Peut-être parce que moi j'ai vécu sous ces tristes tropiques et que, même si je ne comprenais pas tout de cet ouvrage déjà ancien et que je n'ai jamais lu in extenso (ni aucun autre du savant d'ailleurs), je pouvais en percevoir le propos, ou tout au moins en avoir un frémissement...
On brosse depuis quelques jours un portrait de Lévi-Strauss qui ne tient pas compte de la complexité du personnage, de son côté profondément humaniste et à la fois terriblement désabusé, de la prégnance de ses origines juives dans sa vie et, en même temps, du peu d'intérêt qu'il portait à la religion en général. Alors, on se risque à dire qu'il était quand même opposé à l'entrée des femmes à l'Académie française, au risque d'écorner son image. Mais c'est pour mieux occulter que cette prise de position avait pour lui une justification "ethnologique": l'Académie, créée au XVIIème siècle par des hommes ne devait alors ne recevoir en son sein que des hommes et ce, peu importe les époques. Cela faisait partie de la règle, au même titre que d'autres règles coutumières dans des peuplades primitives.
D'ailleurs, d'un Français ou d'un Amérindien qui était le plus "primitif" des deux? Des coutumes, des traditions, des quêtes, des besoins, des attentes, des dieux... Bref, des humains.
Lévi-Strauss était aussi un homme ancré dans sa génération. Il a connu l'époque des empires coloniaux finissants, des chocs et des carnages. Il a vu des sociétés humaines se faire et se défaire. En traversant le pire siècle de notre histoire, il a certes témoigné d'une vision acérée et avant-gardiste des choses mais une vision passée au travers de tous ces filtres-là. Il a finalement remis au centre la réflexion fondamentale concernant la relation des Hommes à la Nature après avoir observé tout ce que ces premiers lui avait fait subir et tout ce qu'ils se faisaient subir entre eux.
Alors, qu'on ne fasse pas aujourd'hui de Claude Lévi-Strauss un grand visionnaire, un peu prophète, un peu génie, car ce serait dénaturer ce qu'il nous a laissé: le témoignage d'une profonde humanité érudite pleine de doutes qui doit nous éclairer sur nos propres limites et nous aider à enfin aborder efficacement les grandes incertitudes de notre avenir planétaire.
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