Chroniques Qaherabeariennes

Réflexions d'un Ours dans la marche du monde

18 novembre 2008

Nature et propriété

Le terrain sur lequel ma maison est bâtie existait bien avant moi. Il était déjà là sous la forme de sédiments ou de repli géologique avant que l'humanité existe. Peut-être même couvert par un océan ou soulevé par un mouvement tellurique. Mon petit carré de terrain actuel possède une histoire dont la longévité me dépasse.

Quelle légitimité aurais-je donc à imaginer en être le propriétaire, tout simplement parce que j'ai donné une somme d'argent pour le devenir?

L'eau qui remplit mon verre et coule sur mon corps circule en vase clos depuis les temps immémoriaux, depuis l'époque ou même cette notion n'existait pas encore puisque que non conceptualisée. Un jour on a décidé de lui accorder une valeur financière parce que des tuyaux la conduisent jusque dans mes murs et que des tamis, des sables et des techniques la rendent encore plus claire. Cette eau m'appartient-elle pour autant? Est-elle mon eau parce que je l'ai achetée?

Cela est impossible car son essence même est de permettre la vie et que celle que je bois là à cette minute est la même qui, quelques siècles auparavant, a englouti les cendres d'un brahmane sur les bords du Gange...

Le ciel au dessus de ma tête serait-il donc à moi? Non, bien sûr car rien encore ne l'a prévu dans l'étrange législation dont l'Homme s'est entouré pour mieux canaliser sont état de nature. Pourtant, le ciel appartient bien aux nations. On parle d'espace aérien. Cette chasse gardée a pour unique objet d'assurer leur sécurité. Non pas contre un danger venu d'au-delà de l'atmosphère mais bien contre mon semblable, celui là même dont je me méfie et qui possède son morceau de terre juste à côté ou à l'autre bout du globe.

Finalement, en croyant posséder ce qui nous dépasse, nous ne vivons pas en harmonie avec les forces naturelles qui ont pourtant présidé à notre naissance. Notre système économique entier est voué à l'échec parce qu'il se développe sur un postulat faux. La Nature ne peut être qu'alliée et sûrement pas esclave. Elle me fait vivre d'une façon ou d'une autre et, au bout de mon chemin, on lui confiera jusqu'à mes restes.

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13 novembre 2008

Rugbymen

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Pendant près d’une heure et demie, le monde se projette sur de l’herbe verte.

La Terre n’est plus ronde mais rectangulaire et marquée de parallèles. Les océans qui en bordaient les confins se transforment en lignes et les sommets infranchissables, en deux gigantesques H majuscules : le début et la fin d’un espace vital.

Ici s’établit le cœur d’une sorte de temple bordé de gradins, la version inversée du téménos des sanctuaires gréco-latins dont l’espace sacré couronnait une volée de marches, en hauteur, comme sortant du sol. Le rectangle végétal, parfois quadrillé de damiers, est parfait, il a l’immensité du ciel pour vis-à-vis.

Et c’est là que trente hommes vont tenter de dompter le soleil.

Cet astre ovale n’est plus fait de cuir. La technologie l’a davantage affûté et doté d’une surface rugueuse, mais il continue à virevolter de mains en mains. Comme une planète, il avance puis recule. Tantôt son orbite chaotique monte, tantôt elle descend et, à chaque fois, il y a cette nouvelle force extérieure qui lui imprime une autre trajectoire.

Ceux qui sauront conserver auprès d’eux cet étonnant soleil le plus longtemps, transformant ses chutes en précieux points, gagneront la victoire et la reconnaissance de la foule dont les clameurs résonnent comme le grondement de la mer dans une caverne.

Les dompteurs qu’on appelle aussi joueurs ressemblent à des arbres au bois épais et aux branches agiles. Leurs pieds s’enracinent avec précision dans le rectangle vert faisant voler des mottes de terre autour d’eux.

Régulièrement, la forêt en mouvement s’entrave, s’entrechoque et s’enchevêtre dans des craquements mats. Le soleil n’est pas loin et il jaillit des feuillages. Puis elle se ramasse sur elle-même jusqu’à bâtir un pont aux arches multiple où se déploie une poussée extrême. La mêlée illustre un petit miracle de physique appliquée qui veut que de deux forces identiques en opposition naisse l’équilibre.

Il y a dans le rugby, plus que dans toute autre discipline, quelque chose de quasi mystique. Ce sport peut se lire à plusieurs niveaux. Sans doute parce qu’il mêle les réflexes primitifs de notre humanité (les notions de conquête, de combat, de groupe) aux subtilités de règles issues de la raison et de l’esprit. Il met en scène des individus qui synthétisent les grandes vertus viriles comme la force, l’endurance, le courage, la stratégie, l’esprit de corps et le respect.

L’adversaire n’est pas mon ennemi, mais dans la quête de ce fameux soleil, je dois le combattre me montrer plus fort que lui pour que de cette lutte sorte un équilibre étayé et relayé par mes coéquipiers. Dans cette course folle, je frôle toujours mon « état de nature » illustrée par la brutalité primaire, le sang même peut couler sur mon visage et marquer mes mains. Mais au dessus de moi, il y a la Règle sans laquelle rien ne se fixe ni ne dure.

Dans la mythologie du rugby, l’élément central est personnifié par les rugbymen, à la fois guerriers et héros. Ils ne sont pas tous beaux, non, mais ils dégagent quelque chose de particulier, d’unique…

Les médias, si prompts à faire et défaire les destins et les canons, se focalisent trop promptement sur des performances chiffrées ou sur tel individu au sourire ravageur. Ils s’égarent et n’ont pas compris que ce qui fascine ne se voit pas au premier regard mais se trouve ailleurs, au-delà des chiffres, des scores et des apparences…

Si le rugbyman fait partie des grandes icônes gay et que les Bears l’ont intégré à leur propre culture, ça n’est pas un hasard. Ils se sont appropriés le modèle de gaillard qui leur ressemble : charpenté, enraciné, à la fois massif et agile : un concentré de virilité. Ils devinent en lui tout ce que l’aspect masculin a de plus prometteur et de plus rassurant en y intégrant une dimension supplémentaire qu’ils revendiquent, celle de la sensualité.

Taillé pour la bataille, assurément le rugbyman l’est. Bâti pour le plaisir aussi et encore davantage, à la façon de ces hommes de terrain conscients de leur force physique et du pouvoir d’attraction qu’elle exerce sur d’autres hommes (car, finalement, il n’y a qu’eux pour en connaître la véritable portée et la comprendre).

Pourtant, il fait souvent mine de l’ignorer. Par crainte, sans doute, d’ouvrir des portes inconnues, ou d’assumer les sarcasmes d’une société un peu trop rapidement dérangée dans la certitude de ses schémas.

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Poser nu sur un calendrier ne signifie pas que tel ou tel gaillard soit obligatoirement « de l’autre bord », certes. Mais quel message lire dans le sourire de malaise qui s’esquisse sur ses lèvres dès que les questions de la sensualité virile et de son ressenti reviennent sur le tapis ?

L’hypocrisie médiatique est vaine, elle ne trompe personne. Tout au plus entretient-elle le doute un temps.

Celui qui a pris à plein nez le parfum musqué des sueurs mélangées, celui qui a empoigné à pleine main l’étoffe des maillots couverts de terre, qui a calé son épaule contre les cuisses de son coéquipier, celui qui a senti sur lui le poids de l’adversaire quand la mêlée tourne sur elle-même et s’effondre, celui-là ne peut pas demeurer insensible à des sensations aussi puissantes que fugaces, presque inavouables, qui troublent au spectacle de l’eau apaisante de la douche coulant sur les robustes corps harassés… Il ne peut pas ne pas avoir au moins entr’aperçu cet érotisme sain prêt à faire sauter les barrières du socialement correct…

Certains garçons plus que d’autres l’ont compris. Ils ont jeté des passerelles entre leur passion pour le sport et pour ces hommes taillés dans le même bois qu’eux. Ainsi fleurissent des équipes de rugby gay et friendly qui se montrent tout aussi rudes sur le terrain que celles des clubs plus conventionnels.

Leurs vestiaires ne se sont pas transformés en lupanars, la sensualité y règne simplement et d’autant plus naturellement qu’elle n’a pas à se cacher.

On peut bien sourire ici ou là, ces garçons ont osé une nouvelle voie où les vertus premières de ce jeu magnifique se trouvent plus que jamais mises en exergue : courage, générosité, fraternité. Ils assument ce qu’ils sont un ballon sous le bras et la volonté de s’amuser et de se dépasser en tête.

Le temps viendra où eux aussi constitueront des partenaires de poids et des adversaires avec lesquels il faudra compter.

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Le soleil ovale, lui, est bien plus qu’un ballon quelles que soient les mains qui le manipulent. Il relie les hommes, le ciel vers lequel il file à la terre sur laquelle il rebondit. Il est serré contre des torses vigoureux, transmis, chargé de violence et de passion. La « gonfle » c’est la chevalerie des temps modernes, la consécration d’une sorte d’idéal. Celui qui l’a touchée et qui a su la partager ne peut que devenir humainement meilleur.

Qaherabear, septembre 2007

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10 novembre 2008

Nuit de grand vent

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Nuit de grand vent ici sur le Nord. On annonce des tempêtes, en novembre celà n'est pas vraiment anormal.

Demain sera le Onze Novembre. Les décennies ont beau s'écouler et moi n'être rien à côté d'elles je fais ce devoir de mémoire chaque année. Pour la paix et pour tous ceux qui reposent sous les alignements de stèles et de croix parsemant les périmètres carrés des sépultures de la région et d'ailleurs.

Pour eux et avec cette certitude de plus en plus marquée que les notions de patriotisme et de nation conduisent inéluctablement à la guerre. Plus nous serons foncièrement européens, plus nous serons libres...

Un de nos chers ministres l'autre jour à Vichy, la cité des calmes eaux qui ne furent pas toujours limpides, a déclaré qu'il fallait que les candidats à l'immigration en France connaissent les "valeurs de la Marseillaise". Quelle sont-elles, ces valeurs à part la violence, la vindicte,  la guerre et le sang dont on abreuve les sillons?

Qu'on conduise plutôt ces mêmes personnes devant l'un de ces champs de tombes un soir ou au petit matin. Elles comprendront beaucoup mieux d'où nous venons et surtout, où nous ne voulons plus aller. Il est enfin temps d'enterrer les patries et les nations et ne garder que le message des choses qui nous élèvent.

J'ai reçu aujourd'hui la copie de Joyeuse (l'épée dite "de Charlemagne", qui accompagnait le sacre des rois de France) commandée il y a peu. Sa lame d'acier a été fondue à Tolède mais elle ne tranche pas. Ca n'est pas là son objectif. Avec Joyeuse je complète progressivement l'ensemble des régalia du Rex Ursorum à la façon d'un trésor personnel, chargé en symboles et que je transmettrai un jour quand je serai arrivé au bout de ma quête.

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09 novembre 2008

Echappées nordiques

L'exposition "Echappées nordiques" au Palais des Beaux Arts de Lille que je suis allé voir cet après midi participe au même mouvement qui, depuis déjà quelques temps, m'agite l'esprit. L'envie de rependre la peinture, à la fois pour mon travail bear que pour mon autre production, plus classique celle-là. Avec, toutefois, cette certitude de plus en plus chevillée à mon esprit que je ne ferai jamais aussi bien que tous ces artistes des temps anciens qui mêlaient technicité et sens de l'atmosphère.

Oui, sens de l'atmosphère et de l'ambiance. C'est ce qui saute aux yeux dès que l'on se retrouve face aux immenses toiles que plusieurs musées ont mises en commun dans le grand auditorium des Beaux Arts de Lille. Le déroulement de paysages profonds qui servent d'écrins à des scènes de la vie quotidienne ou, au contraire, leur absence totale pour mettre en valeur un personnage, un visage... Les artistes présentés là ont tous la particuliarité d'être venus de leurs contrées scandinaves lointaines pour s'installer en France à la fin du XIXème siècle et fréquenter d'autres virtuoses comme Puvis de Chavannes, Rodin, Manet...

S'ils ont souvent des noms impossibles à retenir -et encore plus à prononcer!- leur art est à la fois impressionnant et apaisant.

Je sais qu'il est souvent de bon ton dans les milieux artistiques de critiquer le naturalisme ou le romantisme de cette époque et de lui préférer des choses moins consensuelles, mais je m'en fous. J'assume tout de mon goût pour les antiquisants,l es symbolistes, les impressionnistes et autres "pompiers". Je ne mets point de bornes à mes sources d'inspiration et d'admiration. Car la maitrise des couleurs, de la danse des pinceaux, de la lumière et de ces petits riens à peine évoqués qui suffisent à animer une surface suscitent en effet mon admiration.

Ces derniers temps ont été passablement mobilisés par les exigences de mon travail "civil" ainsi que par les opportunités de mettre en route de nouvelles créations avec le groupe des Desperate FrenchBears et tout ce que cela implique en terme de déplacements. Il faut toujours déployer beaucoup d'énergie pour un résultat qui demeure, somme toute, modeste (mais l'essentiel n'est-il pas de promouvoir un esprit?) et des motivations pas toujours aisées à entretenir. Par ailleurs, il ne faut souvent compter que sur soi même, ce qui est également grand consommateur d'heures.

Grâce à Niko, j'ai pu faire la connaissance, il y a quelques semaines, d'Arnaud, lequel qui s'est volontiers prêté à l'exercice de la pause. Une série de photos bien sympathiques dont je joins à la présente note celle que je trouve la plus expressive.

Je m'achemine d'ailleurs progressivement vers l'abandon des tirages sur papier photo pour privilégier une technique classique adaptée aux moyens modernes: l'impression jet d'encres sur papier d'art. Malgré un coût plus élevé, je n'aurais que des bénéfices à en tirer (qualité du rendu, absence de reflets, profondeur des noirs...).

Guy Thomas -qui exposera dès la fin du mois au Station B de Lyon jusqu'en début 2009- m'a rallié à cette option lors de notre dernière discussion.

Disons qu'il est temps, là encore, de passer à la vitesse supérieure.

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Posté par QB_VO à 00:16 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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