Peut-être un 6 mai...
Hier, sur la Grand place de Lille, il y avait du bruit.
Du bruit et des bouteilles. Et des centaines de voix qui chantaient dans le soir encore humide d'un printemps qui ne se décide pas à faire le siège du ciel.
De la ronde des voitures surgissaient des drapeaux: maghreb confondu aux trois couleurs d'ici, et des affiches froissées à force que d'ête brandies. Toujours le même visage, impassible et tranquille.
En 1981, moi j'étais trop petit. Trop petit et trop loin, dans un univers géographique et familial diamétralement opposé à celui de tous ces gens qui laissèrent alors exploser leur joie par les rues. Cette joie aujourd'hui dans les archives de l'Histoire.
Quand on a sept ans, on ne comprend pas grand chose. Quand on en a presque quarante, on n'en sait guère davantage mais on a gagné en profondeur. Ou alors en hauteur. Qu'il était bon de ressentir ici juste un peu de cette explosion, pour une fois joyeuse, pour une fois étrangère aux grands messes du ballon rond dans les coups répétés des mixes enragés d'un DJ, dans les flashes stromboscopiques d'images acidulées. On y voyait du rose, on y voyait des roses, on y voyait du vert et des gens bariolés.
Mon contentement, ici et maintenant au milieu de cette place, n'est pas d'avoir souhaité l'ascension de cet homme parce que je sais bien qu'il ne pourra pas seul enrayer la machine infernale. Mon contentement, ici est maintenant, est d'avoir en le choisissant rejeté le cynisme, la brutalité et la morgue loin de moi, loin de nous, de m'être souvenu des vilénies, des atteintes à l'honneur des Hommes, du règne du paraitre et puis du népotisme.
La fraternité, comme tous les idéaux, n'existe pas parce qu'elle n'est pas durablement inscrite dans notre génétique. Mais elle vaut bien le coup qu'on y croie un instant, comme on peut désirer l'inaccessible étoile et qu'on pose sur tous ces gens, réunis et braillards, un regard bienveillant.
Au moins cette fois-ci il donne le sourire.
Illustion d'optique
Comment te dire mon ami qu'on ne construit rien de durable sur des ruines fumantes? Comment éveiller ta vigilance qui s'est endormie sous l'effet de ce que tu crois être un amour printanier?
On n'a jamais vu une ville relever ses bâtiments dans les jours qui ont suivi le cataclysme, surtout quand la paix durable n'a pas encore été instaurée et toi tu t'en vas déjà poser des fondations sur ce sol mouvant et déchiré. Tu ne vois pas mon ami que cet acte entraînera bientôt de nouvelles catastrophes parce que ta raison est embrumée. Tu plantes la graine de ton chagrin futur et moi je ne peux pas te le dire en plongeant mon regard dans le tien parce que tu n'es pas en mesure de m'entendre et que je ne pourrais, au mieux, récolter que ta colère.
Pourtant un ami qui essaye de t'ouvrir les yeux, même s'il peut se tromper, n'honore-t-il pas la confiance que tu as placée en lui? Je te vois gambader le visage béat comme si tu avais oublié qu'il y a encore peu de jours tu te morfondais dans l'obscurité. Autour de toi, tout le monde se réjouit ou fait mine de l'être parce que dans le fond il se moquent bien de l'avenir, surtout du tien. Ils ne vivent que l'instant présent et ses plaisirs fugaces, souvent sans profondeur...
Tu vas trop vite mon ami, tu ne prends pas le temps de solder le passé comme il se doit. Les souvenirs exigent leurs rituels et ces derniers ont besoin de temps, de semaines, parfois de mois.
La sagesse que je recherche me dit de me réjouir de ton bonheur nouveau mais elle me souffle aussi quelques justes réserves qui ne représentent pourtant pas un jugement: on ne peut avancer dans l'injustice, même si on s'en dit également victime.
Or toi mon ami, maintenant, agis-tu justement? Pose-toi la question et apporte lui une réponse lucide pour éviter qu'elle ne génère un jour prochain la perte de ce que tu construis.
Avec des ailes
Ben Cohen with Wings, 2012
Ben Cohen est devenu une véritable icône dans l'univers gay parce que son physique est athlétique et son visage témoigne de ce qui doit être une forme de perfection en matière d'équilibre. Il y a ainsi dans le monde des individus, célèbres ou "anonymes" que le doigt de la grâce virile à touchés et dont la simple vision suffit à poser sur ma bouche un large sourire et dans mon esprit, des ailes. Il n'est point question de réduire cet attrait à une pulsion charnelle, à un désir sexuel, c'est plus profond: la beauté fait du bien en même temps qu'elle est douloureuse parce qu'elle nous met en face de nos propres laideurs...
Guillem
Guillem, 2012
Je crois bien que ceux qui le connaissent ne restent pas de marbre quand il fait cette moue si expressive, entre le questionnement et la lassitude. C'est que l'ourson en est plein de toutes ces questions, en restant toutefois le pur produit technologique de sa génération... Sans doute ignore-t-il le pouvoir de séduction qui est le sien, à moins qu'il ne veuille pas y croire? C'est affaire de maturité. J'espère faire partie de ceux qui lui montreront le juste chemin...
Sur le tour de Pottier

"Charmant petit ventre" Patrick Pottier
Connaissez-vous Patrick Pottier? Je suppose que non malgré un récent article que le magazine Têtu lui a consacré. Mais accordez-moi donc quelques lignes pour que je vous en dise davantage et que je vous parle de cet étonnant artiste qui s'exprime à la glaise.
Je vous vois venir: un patronyme prédestiné? C'est, en réalité, beaucoup plus subtil et, surtout, beaucoup plus impressionnant... Patrick fait vivre la terre en lui donnant ce qui est sans nul doute l'une des plus belle forme qu'elle puisse pendre: celui du corps de l'homme. Son regard, ses mains, la dextérité de ses gestes combinent la matière à l'eau pour l'étirer, la façonner, la modeler en des corps qui peuvent être à la fois puissants, terriblement sensuels ou plus graciles. Si la cuisson de ses oeuvres et la patine dont elles se parent les rendent encore plus attirantes, accrochant la lumière qui glisse sur leur surface comme la paume de la main, cela n'est pas le seul élément qui fait les sculptures de Patrick si fascinantes: il y a ce mélange entre réalisme et abstraction, jusque dans la représentation crue, mais toujours d'un grand esthétisme, du sexe viril totalement fantasmé.
Réalisme dans les volumes des musculatures, dans les courbes des hanches, les creux et le modelé gourmand des flancs, la générosité des gonades que l'on devine pleines de leur nectar de vie, dans la "palpitance" des vits épais et turgescents. Abstraction dans ces bustes souvent dépourvus de têtes et de membres, qui ne sont que flexions et extensions et qui se dressent ou se couchent, se tordent ou se lovent. Abstraction aussi dans ces hybridations parfois dérangeantes qui attirent le regard et la curiosité avec une sorte de sentiment coupable...
Il faut découvrir les pages du site de Patrick Pottier (ICI) et se laisser guider par la curiosité au rythme des "saisons" numérotées pour s'approprier toute la palette du modeleur et apprécier, au passage, la mise en valeur photographique de son travail. Regardez bien et imaginez le contact de la pulpe de vos doigts sur la matière vivante, sur ces créations-créatures qui tiennent à la fois de l'antique, du fétiche et de l'académique.
Laissez divaguer votre regard curieux et se nourrir vos fantasmes de sensations saines et débridées.
Hypothèse 5
Sur le même principe que les précédentes. Montrer sans montrer, point tant pour une affaire de pudeur que de jeu avec les plans.
Barbe tressée
Fred à la barbe tressée (2012)
Parce que j'ai trouvé que cet ours, contact du Net, avait un beau visage, buriné et particulièrement expressif, je me suis permis de m'inspirer d'une de ses photos pour réaliser ce portrait en courbes et tresses hypothétiques...Les barbes tressées témoignaient d'une recherche esthétique dans les sociétés antiques orientales. Les reliefs perses ou babyloniens montrent des personnages de haut rang ainsi parés.
Ici, tout est préalablement tracé au stylo feutre noir avant d'être colorisé. Ne possédant pas les techniques liées à des logiciels comme Illustrator, je me contente des quelques savoir-faire que je pratique le mieux. La virtuosité de l'outil ne doit pas supplanter la créativité.
Ours et café
Initialement prévu pour des copains qui tenaient un café dans la ville belge de Tournai, ce dessin que j'avais ébauché il y a plusieurs années n'a pas été terminé à temps. Le café a fermé ses portes mais ce bel ours accoudé aux armes de Tournai célèbre, à sa manière, la convivialité voluptueuse associée, à la fois à cette boison torride et aux hommes si bien charpentés!
C'est aussi la première fois que je représente un gaillard habillé dans ce type d'oeuvre papier et numérique. Le modèle est un bien beau bébé que j'avais pris en photo dans la même posture et qui m'avait également inspiré le récit "Van Orso et l'ours de l'Est" publié l'an dernier... Tout est lié.
Quid de l'artiste?

Je pose une petite cuillère sur la table et je viens vers toi. Je t'emmène vers cette table et je te demande ce que tu y vois.
Tu me réponds: "une petite cuillère sur une table". Alors je souris et je te demande de regarder différemment maintenant. En avançant ou en te baissant, en plongée ou juste au dessus.
Et là tu commences à voir où je veux te mener. Il y a une belle lumière sur cette petite cuillère. Elle accentue ses courbes et ses renflements en évoquant une sorte de piste qui se terminerait dans un creux. Imagine donc les figures acrobatiques que pourrait réaliser un skater sur un tel parcours... Et puis la table vibre. C'est un bois vivant que la lumière anime.
Tu vois toutes ces choses là, tu les ressens? Tu me dis que oui. La cuillère n'est plus seulement ustensile désormais et la table, davantage qu'un meuble.
J'ai fait ce que tout artiste fait: proposer de voir autre chose au delà de la simple image sensible que nous renvoie le monde et ses myriades de composantes.
"ceci n'est pas une pipe" indiquait le tableau La Trahison des Images du sibyllin Magritte, reprenant ce que Platon montrait déjà: la coexistence de deux univers: celui que l'on voit, que l'on entend et celui que l'on ressent, qu'on conceptualise. Le pemier est trompeur dans toutes ses certitudes. Le second est totalement subjectif et anti-cartésien. L'artiste propose à la société de poser un regard différent sur son quotidien en ouvrant des portes qui permettent à chaque indvidu, s'il le souhaite, d'accéder à un autre niveau de sa conscience et de la perception de lui-même au milieu des autres.
L'artiste est un révélateur dans sa démarche plus que dans ce qu'il crée ou produit. Il a avant tout un talent "d'ouvreur de chemins". Dans le fond, son oeuvre pèse peu, ce sont les voies qu'elle indiquent qui comptent. Elle n'a de valeur que si elle peut éveiller les consciences, les individus, et rendre par là même le monde à venir meilleur sur le plan humaniste. Les bâtisseurs de cathédrales n'étaient pas esclaves du dogme catholique, ils étaient mûs par leur foi et cette invisible force qui faisait se combiner au mieux les différents corps de métiers pour réaliser des ouvrages défiant l'imagination et les lois techniques du moment. Ce faisant, ils montraient un chemin vers la libération de l'être par la création dans une époque où les carcans, physiques et intellectuels, étaient nombreux.
Aussi, cela n'a pas de sens pour un artiste que de vouloir tirer motif de gloire et d'enrichissement matériel de son talent. S'il tombe dans ce piège, il dénature son action et en réduit considérablement la portée. La notoriété n'est une bonne chose que si elle couronne une action positive et durable. On loue tel ou tel artiste parce qu'il est "connu" ou qu'il a "fait carrière" là où on devrait lui reconnaître d'avoir défriché une route, ouvert un point de vue nouveau qui a permis de voir ce que, sans lui, nous aurions continué à ignorer.
Coup pour coup
Rendre coup pour coup mais sans violence, avec de l'esprit, du panache et de la hauteur. Voilà. Quand nous sommes attaqués par ceux qui pensent que notre personnalité se résume à notre vie sexuelle, quand ces ignorants imaginent tout savoir et se plaisent à prescrire des remèdes pour débarrasser la société de notre prétendue influence néfaste, il faut rendre coup pour coup. En se montrant davantage, sans demander aucune autorisation, en prenant l'espace de liberté accordée au citoyen dans une démocratie, en occupant les vides, en construisant des passerelles et en ouvrant les portes.
Traite moi de pédé ou de dégénéré, dis que je suis une abomination et une aberration anthropologique et tu me verras encore plus embrasser à pleine bouche mes hommes et même faire l'amour avec eux devant toi. Fulmine un bon coup, éclate comme un mauvais volcan en écrivant sur moi ce que tu ne sais pas et tu me verras encore plus souvent exhiber cette nudité décomplexée qui dans le fond t'agace.
Toi le sénateur, le député, l'intellectuel, toi l'ouvrier basique, la paysan ou l'excité des gradins, plus tu gueules contre moi, plus tu te réfugies derrière le filtre de tes valeurs éventées et plus tu renforces les miennes qui, elles, sont saines et humanistes. Je ne suis pas fondamentalement ton ennemi mais je ne peux te laisser nuire à mon équilibre ni à celui des individus issus du même moule que moi.
Toi qui me juge sans même me connaître et qui me colle des étiquettes parce que les a priori régentent ton existence, j'ai de la compassion pour toi.
Oui, je te plains.
Et je t'emmerde.






